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Un cadeau pour Théo

Poète en herbe, Théo est un petit garçon très éveillé pour son âge. Il fêtera bientôt ses neuf ans. Théo n’aime pas beaucoup l’école. Il ne vit que pour son idole, Jacques Prévert.

Il connaît déjà par cœur un grand nombre de ses textes qui plaisent tant aux enfants. Ses préférés sont l’histoire de deux escargots qui vont à l’enterrement d’une feuille morte, la chanson de l’hiver où il est question d’un bonhomme de neige et bien sûr la page d’écriture. Il voudrait être ce bambin qui joue avec l’oiseau au lieu d’écouter l’instituteur.

Théo versifie comme son ami Jacques car il est déjà l’auteur de quelques poésies, dont une en hommage à Mistigri son chat tout gris ; une autre dédiée à sa Maman qu’il aime tant.

Aujourd’hui mercredi, jour sans école, il pleut. Théo décide malgré le mauvais temps de se rendre à la bibliothèque pour feuilleter les livres de poésie de son auteur préféré. Il va découvrir que Prévert n’écrivait pas que de la poésie. Sa pérégrination littéraire l’emmène jusqu’aux scénarios de films et les photos des nombreux collages qu’il a réalisés. Théo admire la patience inouïe et le temps considérable qu’il a fallu à l’artiste pour recueillir les motifs, découper puis assembler les éléments de l’œuvre d’art. Tout cela a été découvert après la mort du poète. Théo feuillette l’album, cette association d’image le fascine. Il est près à refermer le livre quand soudain, arrivé à la dernière page, il reste bouche bée devant le portrait de l’artiste réalisé par Picasso. Théo contemple cette peinture et a soudain envie de la copier au fusain et de lui donner son propre style. Il ferme le livre et se faufile vers la sortie de la bibliothèque.

La pluie a séché, le soleil est réapparu, dévoilant un superbe arc-en-ciel. La tête dans les nuages, Théo rêve tout éveillé. Il n’a plus qu’une idée : commencer au plus vite le portrait de Jacques Prévert. C’est dans le grenier qui lui sert d’atelier qu’il réalise au fusain, avec une infinie patience le portrait du poète, au seul souvenir de sa lecture du matin.

Le lendemain, il porte son œuvre à l’école. Dans son empressement, il heurte un homme, à l’allure d’un vagabond cherchant fortune, qui se tient de dos et qui n’avance pas lorsque le feu passe au rouge pour les piétons. Le portrait tombe ; l’inconnu le ramasse et le juge très bon du premier coup d’œil.

holà, mon garçon ! Regarde où tu vas... On dirait que tu as une meute à tes trousses.
« Excusez-moi ! », répond Théo en essayant de saisir le portrait, « j’ai peur d’être en retard à l’école ».
« Dépêche-toi, et fais attention où tu mets les pieds », lui répond l’inconnu qui regarde le portrait une dernière fois avant de le lui rendre.

Théo est loin quand l’homme termine sa phrase. Il reprend sa course en le maudissant, car il a écorné son fusain de Prévert. A cause de cet incident, il va encore arriver le dernier en classe. Tant-pis ! Il prendra quand même le temps d’accrocher son dessin dans le hall.

Il lui tarde tant que l’heure du déjeuner arrive pour pouvoir s’extasier devant le tableau qu’il a réalisé et qui évoque si bien la personnalité du grand poète. Même si il sait que son tableau ne vaut rien, il s’imagine être un véritable artiste et en n’oublie qu’il avant tout un élève. Il rêve, exagère, espère que l’opinion des autres élèves ainsi que des instituteurs lui sera favorable.

Grâce à cette idée de génie, il va devenir un artiste notoire et comme par enchantement, il mènera une vie de château. Quand midi arrive, parents et enfants sont nombreux à contempler ce travail de longue haleine.

Théo est ébahi de voir que son dessin suscite l’unanimité. Mais sa joie et de courte durée. Il entend des rires moqueurs et un camarade de classe dire :

Regardez cette horreur ! Mais c’est l’idole de notre ami Théo ! Théo le zéro ! Théo qui est nul en math comme Toto ! Théo qui fait des vers en imitant Prévert.

Théo est furieux de ces moqueries. Oubliant sa timidité, il s’apprête à riposter quand l’instituteur intervient :

Mon petit Mathieu, tu peux rire autant que tu veux, je ne te prends pas au sérieux. Je vous le répète encore une fois, à toi et à vous tous, vous devez vous faire une raison, c’est lui le meilleur en rédaction. Allez, courage ! Théo ; ne te laisse pas impressionner par ces morveux. Si je ne connaissais pas ton talent, je ne croirais pas que ce dessin est de toi.

Théo lève les yeux vers son instituteur et y voit une douceur qu’il n’a jamais remarquée auparavant. Il comprend que cet homme est obligé de cacher sa vraie bonté. Réconforté par les paroles de son maître, il parvient à sourire à travers ses larmes.

Une quinzaine de jours plus tard, l’inconnu qui a bousculé Théo, décide d’attendre la nuit pour essayer de s’emparer du tableau. En s’approchant de l’école, il entend du tapage.

Ce soir, j’ai de la chance, les écoliers font une ronde, ce vol sera un jeu d’enfant.

L’homme se faufile dans la foule en se dirigeant discrètement vers l’établissement, pousse une porte entrebâillée quand une lumière s’allume. Aussitôt l’individu recule et s’aplatit contre le mur. Immobile, invisible, il peut voir et entendre sans qu’on soupçonne sa présence. C’est ainsi qu’il aperçoit le panneau d’affichage. Il s’approche, et là, effectivement, il voit le dessin. Quand le calme est revenu dans le couloir, il le décroche délicatement et rejoint la sortie à pas lents.

Oh ! Si Théo avait pu voir cet odieux sourire ! Mais le garçonnet, trop absorbé par la musique de la ronde, ne songe guère à se retourner vers le couloir, qui est noyé dans l’ombre hivernale.

A présent, le malfaiteur va bâtir des châteaux en Espagne. Il espère le vendre et en tirer un bon prix. Il jubile d’avoir pu s’emparer du portrait si facilement, mais ce n’est qu’un dessin d’enfant dans une cour d’école, après tout...

Ce n’est pas la Joconde, avec vitre de protection et alarmes reliées au commissariat, se dit-il dans un sourire.

Le lendemain matin, la stupéfaction de Théo le cloue sur place. Il pousse un gémissement sourd qui ressemble à la plainte d’un animal blessé, en constatant la disparition de son tableau. Il ne comprend pas pourquoi quelqu’un a subtilisé le dessin, qui est sans valeur à d’autres yeux que les siens. Il s’accroupit et observe le sol : il n’y a aucun fragment de papier. Le dessin ne semble pas avoir été déchiré, ou tous les morceaux se sont envolés. Il va en parler à son maître... dès qu’il a terminé de raconter son histoire, il éclate en sanglots convulsifs.

Théo, ne pleure pas ! Je t’aiderai à comprendre ce qui s’est passé.
Ce sont les grands qui se moquaient de moi. Ils ont dû le cacher quelque part.
Voyons ! Théo, tu ne peux rien affirmer...

L’enfant, buté, croise les bras, le regard sombre.

Ils se sont bien moqués de moi quand j’ai accroché le tableau, vous rappelez-vous ?
Oui, Théo, je m’en souviens bien. Si ce sont eux, nous le saurons bientôt : je vais réunir tous les élèves et les interroger. Mais, j’ai peu d’espoir, avec la fête d’hier soir, n’importe qui a pu prendre ton dessin.

L’instituteur apprend des élèves qu’un homme a été vu, plusieurs jours de suite, déambulant dans les rues et près de l’école. Ce matin, il n’a pas été aperçu. Est-ce le fait du hasard ou une étrange coïncidence ? Il ne peut pas croire qu’une personne étrangère à l’école ait pu s’intéresser à un dessin d’enfant.

Ainsi, même si le mystère du tableau de Théo reste entier, l’enseignant n’a pas l’intention de s’avouer vaincu. Il est désolé pour son pauvre Théo qui se lamente du matin au soir, mais pense que, heureusement, les vacances proches lui feront peut-être oublier sa mésaventure. Cet enfant lui plaît beaucoup parce qu’il a des élans artistiques que l’on voit rarement chez des jeunes. Il le connaît depuis de longues années et s’est attaché à lui. Il ne le gronde pas comme il pourrait le faire quand Théo lui rend des devoirs de mathématiques bien insuffisants : il sait que cet enfant fera autre chose de plus créatif, et il a choisi de l’encourager du mieux qu’il peut.

Quelques jours passent, et l’instituteur, grand amateur d’antiquités, décide de faire les boutiques et de trouver un petit cadeau pour consoler Théo. Il chine sans trop savoir ce qu’il va acheter, il sait bien que ce sont des recueils de poésie qui feraient plaisir au garçon.

Son regard se pose sur la vitrine d’un magasin modeste et que voit-il ? Dans un encadrement doré : le portrait fait par Théo !

L’instituteur pénètre dans ce qui lui semble être la caverne d’Ali Baba, même s’il a l’habitude des endroits poussiéreux, celui-ci dépasse tout ce qu’il a vu jusqu’alors.
Réjouit de voir un client potentiel, le marchant empli de complaisance propose aimablement :
Bonjour, monsieur, désirez-vous un renseignement, un objet insolite ?
Ce tableau me plaît beaucoup, répond l’instituteur qui joue le rôle du client, en se penchant vers la toile.

Il n’a plus aucun doute : il s’agit bien du dessin de Théo, reconnaissable à la minutie de son coup de crayon, à la perfection de la courbe du visage.

Ah ! Je suis désolé monsieur, ce dessin n’est pas à vendre, il fait partie du décor de la boutique. Je peux vous proposer autre chose ? J’ai de très jolies lithographies, au fond de la boutique, et des aquarelles aussi, de très belles compositions, suivez-moi...
Non merci, c’est ce tableau qui m’intéresse, je ne veux rien d’autre.

Le brocanteur est étonné de la détermination de ce client. Il ne s’attendait pas à ce que le tableau mis en vitrine depuis quelques jours à peine, ait un tel succès.

Vous semblez déterminé, je n’ai pourtant pas envie de vous le vendre.
Combien en voulez-vous ? demande l’instituteur un peu brutalement.
Ho là ! doucement ! répond le brocanteur, -je ne vous ai pas encore dit que j’allais vous le vendre... Laissez moi réfléchir...

L’instituteur fait mine de partir, il attrape la poignée de la porte, quand le brocanteur lui lance :
Deux cents euros !
C’est le silence, est-ce le prix d’un tel dessin ? Est-ce que l’enseignant a les moyens d’acheter le portrait ?

C’est d’accord ! Je le prends ! répond-il en s’efforçant de ne pas trahir sa joie.

Personne n’aurait pu imaginer que le travail de Théo représente une telle somme. Cet enfant est vraiment extraordinaire.
En rédigeant le chèque, il demande :

Connaissez-vous la personne qui vous a vendu ce tableau ?
Ah ! Je vous aurais renseigné avec plaisir, mais je ne sais point de qui il peut s’agir. Un homme s’est présenté il y a quelques jours, avec le tableau sous le bras. Nous avons conclu le marché tout de suite : le prix qu’il en voulait me convenait. Pourquoi cette question, y a-t-il quelque chose de suspect ?

Soudain devenu soucieux, le vendeur a un mouvement de recul et s’approche de la toile pour la regarder plus attentivement encore.

Vous pensez à un vol ? lui demande-t-il à voix plus basse.
Non, non, s’empresse de répondre l’instituteur, de la curiosité, sans plus.

Il se hâte de remplir son chèque et prend congé le plus rapidement qu’il peut.

Comme il lui tarde de voir Théo, de lui annoncer la bonne nouvelle : son tableau est retrouvé ! Et dans quelles conditions, c’est vraiment extraordinaire !

Jacques Prévert et Théo, vous n’avez pas fini de nous étonner ! Toi, Prévert, tu as été capable de te promener dans la nuit, de nous faire encore une farce ! Ton bonhomme de neige a laissé une flaque d’eau, une pipe en bois et un chapeau ; quant à Théo, lui a laissé un peu de son talent et de sa passion dans son tableau.

Théo, tu as bien raison d’aimer la poésie...

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