Philosophie, Spiritualité, psychanalyse

chronique de Jocelyne Chemier-Mishkin

« Les relations entre personnes sont nécessairement des relations qui engagent : si on ne s’engage pas, on ne voit rien ; si on ne s’engage pas, on ne connaît rien. »

Maurice Zundel

(1897-1975. Prêtre suisse, philosophe et mystique)

Dimanche 21 mai, au journal télévisé du 20 heures, un reportage montre la guerre au Soudan. Des millions d’hommes, de femmes mais surtout d’enfants, se meurent dans ce pays en guerre où la restriction alimentaire est utilisée comme arme de destruction. L’UNICEF prédit pour cette année que, sur les 22 millions d’enfants menacés par les conflits et par les maladies, au Soudan, en Somalie, au Yémen et au Nigéria, 1,4 million d’entre eux risquent de mourir de faim. Ces chiffres mortels sont tellement vertigineux en ce troisième millénaire qu’ils nous paraissent irréels, hors de portée de nos compréhensions. Et pourtant, la réalité crue et déchirante s’invite bien à notre table.
Le reportage se termine sur l’image d’un petit garçon aux yeux noirs exorbités s’échappant d’un corps décharné. Il est sûrement mort quand est diffusée cette image.
Face à cette monstruosité, tout s’écartèle en moi, tout éclate. J’ai honte jusqu’à la racine de moi-même de ma passivité, de ma résignation devant cette tragédie de la « faim dans le monde », devenue une chronique ordinaire des actualités. Je m’absorbe dans mon assiette pour fuir ma conscience.

Lundi 22 mai, le lendemain, à ce même journal télévisé, les images de la tragédie de Manchester en Angleterre défilent en rafale sur les écrans de télévision. L’attentat a fait vingt-deux morts. Le visage de la petite Saffie-Rose, 8 ans, tuée dans cette horreur, fait le tour de tous les médias du monde. Nous sommes horrifiés, en révolte devant cette autre absurdité humaine à laquelle, celle-ci, nous ne sommes pas encore trop habitués. Nous nous investiguons contre Daesh et les extrémistes musulmans, contre Dieu et diable… et nous continuons notre repas malgré tout, à bout d’arguments. La vie doit bien continuer, n’est-ce-pas ?

Dans les années 70, avec « Bangladesh », Joan Baez lance un appel musical pathétique contre la famine sévissant alors dans ce beau pays, tandis que John Lennon nous lance un défi avec Imagine…A leur suite, je rêve de construire un autre monde et choisis le journalisme « imaginant » (c’est bien le mot !) que l’information pourrait aider à l’améliorer.
40 ans plus tard, ce sont près de cinq millions d’enfants qui meurent chaque année de la faim. Tous les plus grands reportages de CNN ou d’ailleurs n’y ont rien fait. Mon métier de journaliste m’a prouvé qu’informer sur un sujet sensible ne sert pas à grand-chose si ce n’est qu’à forger notre mauvaise conscience, très vite engloutie d’ailleurs dans des flots d’informations de plus en plus superficielles.

Quant aux attentats terroristes, il faut, nous-dit-on, « continuer à vivre malgré tout pour ne pas céder aux diktats des extrémistes »…Certes, certes… mais ces postures proches d’une espèce de fatalisme, sont-elles suffisantes voire appropriées ?

L’engagement dans des associations caritatives, (confessionnelles ou non) est un « geste » utile que nous pouvons poser pour lutter contre la faim dans le monde.
De l’Unicef à Action contre la faim en passant par les Sœurs de la Charité de Mère Térésa, l’Association de Père Ceyrac, celle de Mère Emmanuelle, et tant d’autres engagées sur le terrain…nous pouvons par notre soutien financier et mieux, par notre engagement réel, apporter notre pierre à l’édifice d’un monde plus humain. La politique est certes souvent responsable de tant de misères mais face à l’urgence, il faut agir immédiatement. Yes, we can ! Oui, nous le pouvons !
Le pire est de se résigner. Le pire est de faire de l’actualité du journal de 20 heures, notre pain empoisonné quotidien en nous disant que « c’est comme ça », « qu’il faut vivre avec ». L’enfance qui crève de faim en direct sur nos écrans ne doit jamais se banaliser avec le business médiatique. L’information est bonne si elle nous fait bouger, réagir, sortir de nous-mêmes, aller vers l’autre.

L’attentat de Manchester est une tragédie d’un autre ordre mais il s’agit encore d’enfants sauvagement assassinés. Allons-nous également nous habituer à ces images en nous disant que nous ne pouvons rien faire, là encore, et continuer à vivre, comme avant, normalement, comme si de rien n’était, pour montrer aux terroristes que nous sommes plus forts qu’eux ? Oui… peut-être…mais cela n’est pas non plus suffisant.

Regardez les programmes télévisés diffusés en début de soirée sur nos grandes chaînes, les films donnés dans nos salles de cinéma, les programmes de jeux vidéo… Que voyons-nous à dose massive ? De la violence, et encore plus de violence qu’elle soit physique, mentale, émotionnelle ou psychique. Comment s’étonner alors que nos jeunes en recherche de repères (le kamikaze de Manchester avait 22 ans) soient attirés voire fascinés, même inconsciemment, par les armes, la guerre, la haine, les relations conflictuelles, bref ! par ce qui « s’appelle un chat, un chat », c’est-à-dire par le « mal » ? Balayons déjà devant notre propre porte avant d’accuser les autres de nos propres maux !
Non ! Je ne suis pas « réac » en écrivant cela ! Je témoigne d’années d’expérience journalistique sur le terrain de la vie qui me permet de dire que le pouvoir de l’information en est vraiment un s’il nous fait décoller de notre journal ou de notre télévision, s’il nous met en réaction, s’il nous fait échapper à la passivité mortifère du redoutable : « C’est la vie ! »

Alors, pour que les enfants victimes du terrorisme ne deviennent plus un banal sujet de reportage, agissons, à notre niveau, en refusant cette culture de la violence qui envahit de plus en plus nos vies et manipule effroyablement notre jeunesse. Imagine !
Alors, pour aider à ce que moins d’enfants ne meurent de faim dans le monde, soutenons nos associations, nos grandes instances internationales… dans leurs actions humanitaires pour construire un monde digne de ce nom. Imagine !

Et toi, petit enfant soudanais filmé pour ce reportage sur la famine, quel était ton prénom ? Tu aurais tellement mérité, toi aussi, que ton nom soit crié à la face de tous les médias, à la face du monde.

Jocelyne Chemier-Mishkin, juin 2017
(Chronique écrite quatre jours avant l’attentat de Londres de ce 3 juin

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