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DRÔLES DE DRONES

Parfaire le monde, le débarrasser de ses parasites, c’est tout un programme pour Zébulon. Mais le génie humaniste a plus d’une corde à son arc. Drones ou pas, à tout problème, il y a un soleil.
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Des réseaux électriques intelligents… c’est ce dont il rêvait depuis des lustres ! Depuis un demi-siècle, Zébulon s’était mis à penser, panser, imaginer un monde plus beau, plus équilibré, plus lumineux. Il se battait contre une terminologie trompeuse, qui associait le virtuel à la réussite, au développement, à un meilleur vivre, alors que les êtres, malgré la profusion de moyens de communication, étaient de moins en moins connectés. Il prônait l’authentique, le naturel, l’inné, haïssait le superficiel, le superflu, l’artifice. Il cherchait à tout prix à réunir les hommes entre eux, à recréer solidarité, harmonie, partage. Il vantait de nouveaux modes de transport d’électricité, procédés qui aboliraient pollution, gaspillage, déperdition. Non, il n’était point utopiste, idéaliste ni communiste, son plan n’était pas de la science-fiction ni une illusion, cela deviendrait réalité ! Les hommes avaient œuvré pour des énergies renouvelables, réutilisables à l’infini, et cela fonctionnait ! Plus les puces étaient minuscules, plus leur pouvoir était grand, plus les machines étaient simples à utiliser, plus leur efficacité s’avérait sans limites… Zébulon voulait sauver une planète en pleine perdition d’énergie. Etait venu le temps de se régénérer, de prendre conscience, de réagir et d’être heureux. La nature préservée, la famine annihilée, les richesses partagées, chacun pourrait cultiver son petit lopin de lumière et le faire prospérer afin de le distribuer aux alentours, dans une vision plus large, en éclairant la route des milliards d’individus en quête d’humanité.
Le monde avait changé. Les prédictions d’apocalypse, après l’an 2000 et l’an 2012, avaient été écartées. L’homme s’était réveillé, il méritait de vivre et d’irradier enfin. Il était au bout du chemin, du tunnel du monde, l’heure avait sonné, Zébulon en était persuadé : bientôt l’éclaircie allait apparaître et la gloire illuminer la terre. Et resurgirait la lueur en chaque être, celle que celui-ci avait cruellement perdue, quand la crise vint sévir et déposséder chacun de ses moindres ressources. Quoi de plus normal que de recréer ce fil conducteur, lien pour lequel l’humain avait été créé ? En cette année futuriste, une première révolution avait eu lieu. Système de pensée plus égalitaire, connectivité optimale – système électrique empathique et télépathique des plus performants –, reconnaissance des limites, ménagement de l’environnement, éradication des excès en tout genre, appréhension plus bienveillante de l’univers, dans le respect des voies (lactées et de l’âme). Et différentes voix s’étaient élevées pour demander justice… Fenêtres ouvertes sur la connaissance, accents mis sur les technologies de pointe - disponibles pour tous -, accès à la médecine du corps et du cœur, amour du prochain, passion de la vie… L’intelligence suprême avait payé (non point celle que l’on acquiert sur les bancs de l’école mais celle qui enseigne l’amitié, le travail d’équipe, l’union, le sens). Tous avaient reçu un choc, une convulsion électrique qui s’était produite parce qu’ils avaient été trop loin. Trop loin dans l’égoïsme, dans le non-sens, dans le profit à tout va, trop loin dans l’indifférence, dans la négation, dans la dérision, dans l’absurde. Internet avait été dévié de ses fonctions premières, l’ordinateur avait robotisé l’homme au point de le remplacer, et de nouveaux réseaux – non ceux qu’on dit « sociaux », mais sociabilisants –, avaient électrisé les cerveaux et les avaient élevés. Le phénomène s’était propagé au-delà des continents et rappelait que sans ce coup de foudre infligé dans le cœur des hommes, ils ne seraient plus là. Désormais, une ligne solidaire et indissociable resserrait le monde. Gare au chaînon manquant, tout alors s’effondrerait.
Que de temps et de menaces avait-il fallu pour réveiller les cœurs et les consciences ! L’électrochoc avait permis une réaction en chaîne. Désynchronisation signifiait électrocution et les gens l’avaient compris ! La lumière s’était alors infiltrée pour canaliser l’énergie à bon escient, et les modes de vie s’en trouvaient transformés. La consommation maîtrisée, plus de pic ne risquait de tout faire exploser. Un éclair suffisait à communiquer. La qualité primait sur la quantité, la technique était en constante et bienveillante évolution, et les pannes trouvaient rapidement solution. Les gens bouillant de gentillesse et d’attention se retrouvaient soudés dans un monde pacifié et uni. Plus d’inquiétude donc. Les individus bénéficiaient non seulement d’électricité, d’eau, d’énergie, de vigueur, de fortunes, mais aussi de leurs fonctions plénières : bonté, beauté, entraide et vérité. Soucieux de l’accomplissement de ce monde meilleur, absorbés dans le lien qui les raccordait, ils s’adonnaient à créer pour mieux avancer, à étudier pour mieux comprendre, à reconnaître pour ne jamais oublier, à exercer leur mémoire et leur cœur soumis jadis à rude épreuve au point d’osciller dans des sphères indignes de l’existence…
Le défi avait été de taille, mais depuis, chacun possédait son soleil (il l’accrochait même à sa porte sous forme de panneau), conduisait sa voiture électrique (doucement, sans faire de bruit), ne perdait plus une once de profit grâce aux isolants, placés là pour le gain et non la perte, chantait à n’en plus finir… C’était cela la modernisation, l’avancée à laquelle les hommes devaient aspirer, pour adoucir les tensions (basse ou haute), s’entendre, non sur le fil du rasoir mais au fil du temps, en toute fréquence, respectant intimité et facilitant le meilleur être. Mais un jour, les réseaux dits intelligents faiblirent de nouveau. Certains habitants n’avaient pas respecté les quotas et un danger s’annonça, le ciel se faisant désirer, voire devenant invisible ! Or, comment vivre sans supérieur, comment faire abstraction de cet infini si beau et si bleu, si inspirant et faisant la pluie et le beau temps ? La pollution lumineuse s’abattait sur les villes et cachait les étoiles. « Ce sont les étoiles, les étoiles tout là-haut qui gouvernent notre existence », disait pourtant William Shakespeare. Les éclairages artificiels inondaient nos villes. Un véritable fléau, qui, de plus, participait à l’augmentation des cancers. Sans compter les conséquences sur la faune et la flore, et le coût énergétique faramineux que cela représentait. C’était si triste, en moins d’une cinquantaine d’années, 90% des étoiles et de la voie lactée n’étaient plus perceptible. Les villes, les villages et les voies de communication étaient tant éclairées que la visibilité cosmique était de plus en plus difficile. Et ce phénomène ne faisait que s’accroître. Pour contempler le ciel, les observateurs astronomiques devaient désormais s’isoler loin des habitations et monter en altitude, ou s’installer dans des zones désertiques, ne pouvant s’exercer à leurs observations qu’en période de nouvelle lune (c’est-à-dire lorsque la lune est absente), afin d’avoir un ciel le plus noir possible. L’excès de lumière des centres industriels et urbains atteignait petit à petit les banlieues et les campagnes. Lampadaires, réverbères, projecteurs, l’électricité à outrance éclairant nuit et jour les commerces, les grandes surfaces, les entreprises, d’une brillance des milliards de fois plus grande que les astres. Comme si l’on avait besoin de ça ! Pourquoi l’homme peuplait-il son firmament d’artifices dont il connaissait à peine les effets ?
Cette pollution lumineuse irréversible était plus dévastatrice que les pollutions de l’air ou de l’eau. L’on avait démontré que la lumière artificielle avait un impact sur notre santé, à cause de cette glande située dans le cerveau, l’épiphyse, qui sous le joug du faux éclairage, diminuait la production de mélatonine. Or, la mélatonine prévenait du vieillissement, du développement des tumeurs, de la tension ! Toute cette technologie environnante allait nous tuer, Zébulon en était persuadé ! Déjà, le Wifi et le Bluetooth déclenchaient une cascade d’évènements biochimiques dans notre organisme, augmentant les risques de maladies liées à un trop-plein d’œstrogènes. Le stress sévissait, se reflétant dans des troubles psychiques, paranoïaques, causant manque de sommeil affaiblissant notre système immunitaire, résultat d’une trop longue exposition lumineuse. David Black, de l’institut de recherche Mary Imogene de Coppertown, dans l’Etat de New York, avait prouvé avec ses expériences sur les rats que « les tumeurs cancéreuses se développent beaucoup plus rapidement chez les individus exposés en permanence à la lumière ». Les hommes étaient-ils aveugles ? Souhaitaient-ils l’être ? N’avaient-ils pas admis qu’ils devaient préserver ce qui les entoure afin de se préserver eux-mêmes ? Il en allait de la bonne marche du monde ! Zébulon, une fois de plus, monta une campagne d’information, expliquant patiemment les conséquences de ce nouveau désastre, détaillant le fonctionnement de l’œil humain et ses différentes réactions au niveau de luminosité. Au bas niveau, précisait-il, il s’adapte et devient plus réceptif à la lumière disponible. Par contre, trop de lumière éblouit comme l’ombre sombre obscurcit la vision, avait-il alerté. Les lampadaires à découvert produisent un éblouissement qui contribue à « l’intrusion de la lumière » (le reflet de la lumière non désirée sur les propriétés du voisinage) et causent une mauvaise adaptation à l’obscurité. L’abondance de lumière altère nos capacités visuelles (de graves accidents de la route sont dus à l’éblouissement !), augmente l’insécurité (les maisons des villages peu éclairées sont moins cambriolées que les maisons très éclairées) et est également source d’inconfort : elle dérange le voisinage de par la lumière intrusive, celle qui empêche de dormir volets ouverts. En bref, la lumière artificielle est source d’un dérèglement de la vie sociale ! Nuit et jour tendent à se confondre dans nos représentations mentales. Quand l’on travaille en plein jour comme dans le noir complet, cela déboussole nos références, génère des troubles du sommeil (un dixième de la population mondiale vit dans des endroits où il ne fait jamais suffisamment noir pour que leurs yeux s’habituent à la vision nocturne !), engendre du stress, sans compter le dérèglement des rythmes hormonaux chez les femmes et la perturbation de la psyché chez les enfants qui ont besoin du noir et de la nuit. Des phénomènes et des anomalies apparaissent sans qu’on ne soit capable de les gérer.
La triste réalité attristait fortement notre comparse. Il constatait aussi qu’il n’y avait plus de place au rêve, désormais obstrué : L’observation de la calotte céleste mêlée à la réalité observable était d’une puissance mentale très importante, à forts symboles. Or, les citadins comme les campagnards échappaient au spectacle magique du ciel, à la nuit nocturne. L’émotion décrite lors de la contemplation a quelque chose d’extraordinaire. Le monde allait-il abandonner ses repères et bouleverser l’ordre des choses créé depuis la nuit des temps ? La faune et la flore étaient également profondément affectées. Déjà, la végétation éclairée dégénérait, les plantes ne pouvaient pas se « reposer » la nuit et continuer leur photosynthèse. L’éclairage artificiel retardait la chute des feuilles et les récoltes diminuaient. Les oiseaux migrateurs perdaient leurs habitudes, les insectes nocturnes disparaissaient. Les espèces prédatrices et dominantes s’adaptaient au détriment d’autres espèces. Les milieux naturels changeaient de rythme et l’on assistait à des disparitions dramatiques. Même la mue, la croissance, la reproduction, n’étaient plus les mêmes. Les papillons de nuit avaient des problèmes d’alimentation, d’accouplement et de ponte. Les grenouilles ne parvenaient plus à distinguer leurs proies des prédateurs, à cause de la lumière qui constituait une agression pour leurs yeux. Les chauves-souris ne trouvaient plus d’abri et de nombreux animaux changeaient de comportement. Le merle se mettait à chanter en pleine nuit ! Des oiseaux morts d’épuisement s’accumulaient autour de points lumineux, les migrations étaient retardées ou désorientées, des espèces nocturnes se retrouvaient aveuglées et des groupes entiers étaient en voie de disparition. Les perturbations touchaient de nombreux aspects de la vie des animaux, dont les déplacements, l’orientation et les répercussions en chaînes sur les espèces qui lui sont écologiquement associées. On assistait aussi à la prolifération de micro-organismes parasites sur les monuments éclairés (des micro-végétaux destructeurs) engendrés par l’excès de lumière.
« Qu’une génération grandisse sans voir les étoiles serait tragique. Perdre notre vue des étoiles est une perte de notre héritage » avait annoncé Elizabeth Alvarez de l’association Dark Sky. Que nos enfants ne connaissent pas la pureté du ciel, la perspective d’un horizon sans tache, la limpidité d’une perspective, tout cela était si terrifiant ! « L’augmentation rapide de la pollution lumineuse est un des changements les plus dramatiques survenant dans notre environnement naturel. La pollution lumineuse pourrait avoir des effets inattendus sur le futur de la société » avait prévenu une étude de la Royal Astronomical Society, que Zébulon avait lue du début à la fin. Et l’on revenait dans ce cycle infernal de dépense d’énergie souvent inutile, de surconsommation qui épuisait les ressources énergétiques de notre planète.
Il fallait donc étudier le phénomène, repérer les lieux où cette invasion serait particulièrement nuisible, dire et redire l’impact sur la santé des gens, sur leur équilibre mental, installer un observatoire. Zébulon se chargeait de centraliser les propositions. On envisageait d’atténuer les excès de lumière en essayant de ne pas éclairer le ciel, d’économiser de l’énergie en orientant les sources lumineuses vers le bas, d’utiliser des lampes peu polluantes comme des lampes au sodium basse pression. On éviterait aussi les sols réfléchissants, en utilisant la bonne quantité de lumière, en évitant le gaspillage et en prévenant les effets néfastes des lumières artificielles sur l’œil humain. Le but était d’éclairer les lieux où le besoin est présent. Le projet européen Greenlight avait réuni des centaines de partenaires dans toute l’Europe pour promouvoir des systèmes d’éclairage adéquats, élaborant une Charte pour la préservation de l’environnement céleste. On avait mobilisé l’UNESCO, qui avait déjà déclaré le Ciel Nocturne patrimoine des générations futures. Réduire l’éclairage superflu, préserver la santé et l’environnement, rétablir l’équilibre des écosystèmes, favoriser des montages plus économiques et rationnels, était essentiel. Il fallait éviter de créer des polluants supplémentaires. La pollution atmosphérique, déjà, par suite des rejets de la population du globe, avait assombri le ciel. Le dioxyde de soufre et la vapeur d’eau étaient très nocifs. Il fallait freiner la production des gaz à effet de serre, éviter la production du dioxyde de carbone. Il était maintenant urgent de sauver et de préserver l’hémisphère noir et la biodiversité. Nous devions y porter un regard…
Le feu du futur, c’est rallumer la flamme qui scintille au plus profond, attiser les flux à la surface des champs du monde, créer des alliances pour mutualiser les productions, investir pour une plus grande puissance, s’insurgeait Zébulon, très affairé. Outré des maladresses et de la négligence des gens, des pouvoirs publics, des chefs d’entreprise, des décideurs, il n’avait de cesse de dénoncer les abus qui nous menaient à l’obscurité sous couvert de superlumière. Réduire les émissions à la source ne suffisait pas, conclua-t-il, seul un grand lavage rétablirait un air pur, désencombré du masque occulte qui murait les yeux des humains. Si les initiatives se multiplièrent, ce fut dans un jaillissement de nombreux « Euréka » proférés quatre heures durant que Zébulon trouva la solution radicale, un soir tombant. Monté sur ses ressorts, il prononça quelques formules dont lui seul connaissait le secret, avant qu’une éclatante explosion emplisse l’atmosphère. Un gigantesque aspirateur tomba de tout son poids devant lui. Un miracle ! Habité par des forces surhumaines apparues en un éclair, notre magicien s’en saisit agilement et soupira, heureux. En un clin d’œil pétillant, il entreprit de laver l’atmosphère du voile brumeux qui l’enveloppait. Il le fit dans son périmètre, puis se projeta en l’air et s’envola. Il parcourut tout le globe afin d’ôter l’énorme mur de pollution qui s’opposait à la lumière. Et y parvint.
Ce fut avec bonheur que le lendemain matin, les hommes se réveillèrent, enchantés. Depuis plus d’une nuit des temps, leur sommeil n’avait pas été aussi serein. Ils auraient besoin de piqûres de rappel régulièrement, réfléchit notre super héros, conscient qu’il aurait à user de nouveau de ses superpouvoirs. Car si l’azur n’était plus obstrué, d’autres perturbateurs étaient venus se greffer à déranger le ciel : de drôles d’engins planaient au-dessus des villes, des appareils bien curieux que personne ne conduisait et qui pouvaient surveiller tout un chacun, se mouvaient au gré de leurs envies lunaires, pénétraient les foyers et détectaient les moindres mouvements. Il existait déjà des caméras de surveillance, ici et là, censées protéger les populations contre des menaces réelles ou imaginaires et qui pouvaient divulguer la vie privée de celui qui rentrerait dans l’angle de la caméra plus ou moins repérable. Mais les drones, ces mobiles intrusifs qui proliféraient et planaient sur les villes, étaient un souci de plus : un véritable péril pour l’intimité et la sécurité. Une bombe accrochée au robot télécommandé était une nouvelle menace à combattre. Un obstacle à l’équilibre de l’univers, pensait Zébulon, une source de stress, d’angoisse, de paranoïa, les drones allaient nous rendre fous ! Les hommes avaient-ils envie d’être sans cesse sous contrôle, épiés, soumis à des caméras surveillant leurs moindres faits et gestes ? Etaient-ils conscients des dangers encourus et de l’impact sur leur état risquant d’être altéré ? 
Zébulon devait se mobiliser encore une fois. Il fallait libérer l’espace, empêcher ces engins de polluer le ciel, faire en sorte que ces drôles de drones n’empiètent pas sur la sécurité personnelle et citadine. Il en avait fait une mission : œuvrer sans relâche contre la mauvaise tournure que prenait le monde occupé à des fins viles, sauvages, non réfléchies, et causant des actions nocives sur leur environnement. Inévitablement, ces indiscrets et fâcheux intrus allaient déranger le voisinage, participer à épuiser les ressources naturelles, porter préjudice aux animaux, empêcher le contemplateur et le rêveur de méditer, avoir un coût. Et si l’on perdait le contrôle de ces engins robotisés et pilotés à distance, initialement créés pour survoler des sites et des centrales nucléaires ? Et si, en réponse, leur destruction entraînait des réactions en chaîne catastrophiques ? Il est déjà arrivé que ce « crabe » métallique géant se perde dans des territoires non visés. « D’abord, les quatre hélices indépendantes (1200 volts chacune) peuvent être très tranchantes lorsqu’elles fonctionnent. Elles peuvent entailler la peau ou couper profondément. Ensuite, les quatre batteries contiennent du lithium. Si on les perce, ça brûle. Si on les arrose d’eau, ça explose », avait constaté un homme qui avait eu la surprise de trouver l’instrument échoué dans son jardin. Les incidents se multipliaient. Les aéromodèles, parfois porteurs de messages, s’infiltraient en terrains hostiles alors qu’ils n’étaient pas sécurisés. Des variations de vent en altitude les entraînaient parfois loin dans l’imprévu et, déstabilisés, ils provoquaient des accidents. Des liaisons radio brouillées en cas de turbulence bloquaient toute supervision du robot, débarqué sur une fréquence polluée.
Côté vie privée, ces électrons presque libres livrés à eux-mêmes et retombant on ne sait où déclenchaient scandales, cataclysmes, indiscrétion, peurs… Pannes, météo changeante, erreurs humaines, autant de facteurs de risque qui n’étaient pas pris en compte. Pour les contrer et les repérer, surtout en cas de drones contenant des charges explosives qui pouvaient s’abattre sur une maison, ou pire, une centrale nucléaire, avait bien été élaboré le drone detector, qui permettait leur détection par radar, voire leur destruction par une arme, un fusil, ou… une batterie de missile sol-air. Mais cela ne suffisait pas. On avait alors envisagé un brouilleur de liaison entre la télécommande et le drone, on avait évoqué une arme chinoise utilisant un laser ou, plus drôle encore, le dressage de faucons pour les intercepter ! Des solutions qui ne s’avéraient pas suffisamment efficaces.
Zébulon était perplexe. Devrait-il intervenir à chaque invention délurée de l’homme ? Devait-il prendre à sa charge toutes leurs élucubrations et y apporter réponses, se portant responsable à leur place, rétablissant inlassablement un état d’origine malencontreusement altéré ? Les humains étaient comme des enfants, emportés par une folie des grandeurs qui les poussait à des inventions qu’ils ne contrôlaient pas bien. Oui, la technologie était un atout formidable, mais l’espace aérien peuplé de ces curieux aéronefs qu’avaient initiés les Etats-Unis était-il une décision réfléchie, étudiée, avec les tenants et les aboutissants s’y référant ? Dans la course à la technique toujours plus performante, dans l’accès aux avancées les plus loufoques comme les plus utiles, on oubliait de former les usagers, de les protéger, de les éduquer, de les orienter vers une direction bonne pour tous, aidant le monde, le stabilisant, le faisant peser dans le positif sur la balance universelle. Que devait faire Zébulon ? User de morale - procédé souvent rébarbatif -, de conseils - souvent vains -, de prévention - non écoutée -, de force de persuasion ? La nécessité de réparation était une évidence. Il fallait équilibrer les forces en présence, les faire pencher une fois pour toutes vers le bon, collectif, afin de parvenir à l’apaisement, la sérénité, une sorte de paradis à construire et à édifier sur le long terme. Notre justicier était un messager de bonnes paroles, un émissaire en quête de bonnes volontés, et s’était petit à petit formé autour de lui un groupe de quelques adeptes qui lui restaient fidèles. Il s’en appuyait pour soulager un peu ses douleurs d’aura, le détournement de son halo par les bêtises commises par ses congénères au fil du temps. Mais il n’avait pas la vocation à être un leader, un gourou, ou un chef de secte. Les dérives seraient inéluctables et lui entendait responsabiliser les individus pour qu’ils se sentent concernés par leur sort commun, pour qu’ils œuvrent vers une délivrance, une épuration du mauvais ambiant. Tous devaient se fédérer pour une issue heureuse.

Las, il faiblissait quelquefois, fatigué d’intervenir à chaque bourde commise par un individu, par un Etat dit moderne ou émergeant. Mais il se ressaisissait bien vite, rechargeant sa batterie dans une soucoupe mystérieuse dans laquelle il se retranchait quelque temps. Là encore, il fallait pallier l’irresponsabilité des hommes qui alliaient sans cesse modernisme à engins de guerre et y mettaient leur note à connotation agressive, intrusive ou si individualiste qu’ils en oubliaient ceux qui leur ressemblaient tant dans leur cœur et leurs imperfections. Revenir aux valeurs de base, à un sol sain, était impératif. Pour les ingrédients de base, pour notre nourriture primaire, pour le pain ! Pour croître sainement, les céréales avaient bien besoin d’un sol sain. Tout comme d’une technique agricole adéquate. Zébulon se remémorait que pendant des siècles, les céréales furent la base de l’alimentation de l’homme. Elles étaient préparées très simplement : bouillies, grillées, en galettes, ou en pains. De nos jours, consommées sous de multiples formes, elles occupaient une place importante dans notre alimentation, constituant l’ingrédient majeur d’une multitude de produits gourmands. Il fallait préserver ce miracle de la nature, et Zébulon y avait travaillé. Dans nos régions, les principales céréales actuellement utilisées pour la fabrication du pain étaient le froment, le seigle et l’épeautre. Il s’était donc concentré tout particulièrement sur les variétés de céréales et les méthodes de culture permettant de renoncer pour une large part aux substances chimiques qui stimulent la croissance (comme les engrais commerciaux) et freinent les maladies (fongicides). Ceci, pour préserver davantage encore l’environnement. Mais notre sauveur avait des doutes sur les méthodes utilisées. Le génie génétique, secteur de la biotechnologie qui englobe les processus et méthodes qui permettent d’isoler, d’analyser et de recombiner la substance héréditaire (DNS), pouvait constituer un auxiliaire judicieux pour la sélection végétale. Il permettait surtout de réduire le travail et le temps nécessaires à cette recherche, multipliait les possibilités de transformation et d’exploitation rentable de l’information héréditaire. Ainsi grâce à cette technique, on pouvait isoler dans une plante A un gène précis, résistant à une pathologie donnée, et l’implanter dans une plante B, obtenant ainsi de manière très ciblée et plus rapide une plante de haut rendement, moins sensible à la pathologie concernée que ce serait le cas avec un croisement traditionnel. Mais était-ce la solution ?
Les paysans sont des entrepreneurs indépendants. Ces agriculteurs exploitent et entretiennent environ la moitié de la surface utile du pays avec des machines modernes, apportant ainsi une contribution essentielle, non seulement à notre approvisionnement en denrées alimentaires, mais également à la conservation de notre espace de vie et de loisirs. Parmi eux, certains pratiquaient la culture des céréales panifiables. De nouvelles sélections et le perfectionnement des méthodes de production avaient amélioré de manière continue la qualité des céréales et accru le rendement des sols. Avec une production de centaines de milliers de tonnes de céréales panifiables par an, les agriculteurs couvraient largement nos besoins. Pour des raisons de politique commerciale, une faible proportion des céréales continuait toutefois d’être importée.
Dans cet imbroglio de techniques touchant jusqu’à l’aliment de base, dans ces changements devant être sans cesse actualisés, Zébulon était intervenu, insufflant vie à des germes desséchés, procurant guérison à des pousses endommagées, ressuscitant des espèces en voie de disparition. Si l’on avançait avec le temps, il fallait aller dans le bon sens, développer et non détruire, améliorer et non suivre une pente allant aux dépends des autres créations, quelles qu’elles soient, animales, végétales, minérales… Et le cours de la vie avait repris ses droits.

Revenant à son problème actuel, notre Superman leva les yeux vers le ciel. Que faire contre cette invasion qui allait s’amplifiant ? Les drones avaient été détournés à des fins politiques, d’espionnage, et outre les images fantastiques qu’une caméra embarquée rapportait, des questions éthiques liées à leurs utilisations se posaient. Et si c’était un moyen de se débarrasser d’une personne indésirable ? Et si on les programmait pour tuer quelqu’un ? Sa mise en route à distance faciliterait l’anonymat d’un assassin, physiquement non engagé sur le terrain. La légalité de cette « arme » était donc en question. Outre des problèmes de droit, le drone pouvait aussi être récupéré par des gens peu moraux, l’utilisant à des fins belliqueuses, provocatrices, terroristes. La réglementation suffit-elle à légiférer sur ce nouveau danger ? Les drones commerciaux, délivrant un courrier ou un colis à leur destinataire, semblaient une idée pratique, surtout dans les emplacements difficiles d’accès ou dans des cas nécessitant une urgence absolue. C’était indéniablement un gain de temps mais comment vérifier que le destinataire en question était celui concerné par l’expédition ? Si les drones miniatures, à des fins plus modestes, étaient avantageux pour filmer des phénomènes naturels comme une tempête de neige ou un tsunami, braquer la caméra sur un lieu sans autorisation présentait des aspects moraux à régler. Dans le premier cas, ces vidéos permettraient de comprendre de plus près les catastrophes naturelles et de les prévenir. Les drones pouvaient aussi servir à « couvrir » un événement difficile à être capté dans sa totalité et fournir des images plus exactes selon le besoin, comme nous éclairer sur l’observation d’espèces animales rares, collectant des données aussi bien visuelles et sonores que thermiques. Mais leur intrusion soudaine et inopinée dans un cercle privé était fortement envahissante, voire indiscrète et harcelante. Sans compter la perturbation potentielle de la circulation des avions et les interférences possibles avec des appareils de secours.

Comment, se demandait Zébulon, stopper cette mauvaise utilisation de la robotique, jusqu’à maintenant réservée aux opérations militaires et aux missions de surveillance en zone de combat ? Il craignait les dérives. L’innovation serait une véritable aubaine pour la presse à scandale à l’affût du moindre geste de ses stars préférées. Des paparazzi divulgueraient sans vergogne leurs faits et gestes transformés en données numériques stockables et exploitables à tout moment, pour faire un scoop, voler une image et créer le buzz. Constitueraient-ils une preuve lors d’un litige ? Seraient-ils mis à mal en s’infiltrant dans la propriété d’autrui alors qu’ils n’y auraient pas pénétré réellement ? Cette base de renseignements ferait aussi la joie de gangsters de toute sorte cherchant à surveiller la présence de leurs proies. Des informations qui pourraient instantanément être dispatchées sur la toile, le data étant enregistré informatiquement et donc transmissible immédiatement. Violation de la vie privée, pénétration illicite dans l’intimité, un manque juridique crucial régnait. Voisins mal intentionnés, voyeurs en tout genre, les menaces des aéronefs télécommandés étaient à nos portes, bien réelles. D’un côté, leurs défendeurs étaient les scientifiques, pour quoi toute exploration devenait possible, la police, qui s’en servait à des fins de surveillance et d’alerte, les photos prises facilitant la reconnaissance d’un individu selon sa taille, son âge, son genre, sa couleur de peau... De l’autre, les citoyens souvent, puisque la propagation et la diffusion des données personnelles collectées par voie aérienne étaient à craindre, tout comme leur stockage, illicite sans loi pour protéger le droit des personnes.
Zébulon avait réuni un conseil de sages, mais il savait que seul le bon sens des hommes pouvait résoudre ces difficultés. Il n’était pas technophobe et rêvait d’une ère où les êtres se prendraient en charge, où il pourrait leur faire confiance, lui, une sorte d’ange venu éclairer la vie dans sa splendeur.

Le temps n’était pas venu, alors, encore une fois, il se décida à agir, avec ses moyens. Il se concentra, prononça des paroles encore plus incompréhensibles que celles qu’il avait dites lors de sa précédente intervention merveilleuse, et dans un éclat sans pareil, fit apparaître des tas de bulles de verre qui vinrent s’amonceler devant lui, jusqu’à une hauteur indescriptible. Elle était là la solution. Chaque drone découvert serait recouvert d’une sphère enveloppante neutralisant son pouvoir nuisible explosif, signée d’un bel autographe identifiant son envoyeur. Ainsi, toute captation était scellée, sauf autorisation spéciale parfaitement contrôlée. Oui, les hommes devaient continuer à créer, à l’image de leur commencement, mais ne devaient pas se laisser aller à des dérives. Ils avaient le pouvoir de conception, d’imagination, mais devaient agir avec contrôle, en freinant leurs pulsions. N’était-ce pas pour cela qu’un cerveau leur avait été donné ?
Amusé, Zébulon continua son périple et survola de nouveau la planète qu’il avait déjà visitée lors de ses anciennes expéditions. Il fut heureux de la protéger des engins désormais hors d’état de nuire. Satisfait, après en avoir fait le tour, il se posa un temps sur un nuage, reposé. Il se demanda quel nouvel obstacle se dresserait devant lui dans le futur. Sachant que cela serait infini, avant sa redescente sur terre, il décida que l’heure était venue de stocker, agréger, dispatcher, distribuer à tous et à toutes des particules de bonheur. Du baume au cœur qui responsabiliserait les hommes, il n’en doutait plus. Trêve de drones, de pollution, d’altération, d’organismes génétiquement modifiés, pleins de ces étincelles de joie, enfin éco-responsables, les terriens seront enfin alertes et productifs, pensa-t-il, allègre. Être et rendre heureux, n’est-ce pas ce qui nous rend « smart » ?
© Sarah MOSTREL 

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